Le Journal du Dimanche - Dimanche 13 Avril 2008
Le renouveau des vins du Maghreb
Par Benoist SIMMAT, envoyé spécial Meknès (Maroc)
Un vent anormalement chaud balaie la grande plaine viticole au sud-ouest de Meknès en cette fin du mois de mars. “La nature a un mois d’avance“, estime Moha Omari, responsable de production du domaine El Baraka. Six cents hectares - pas moins - de merlot, carignan, cabernet, syrah, grenache défilent à perte de vue… Des cépages français, ces fameux cépages tout-terrain, ont essaimé jusqu’ici. Les employés de la filiale marocaine de Castel Frères, première multinationale française viticole, angoissent devant les caprices de la nature comme en Bordelais ou en Languedoc…
Le vin a le vent en poupe au Maroc. La consommation est soutenue, les ventes explosent, . (Maxppp)
Grand échalas de 38 ans, Paul D’Herbès est chargé de la vinification. Lui aussi s’inquiète de cette chaleur étouffante. Il ne vinifie pas que des vins de consommation courante, comme les domaines de Sahari ou le fameux Boulaouane, en vente dans les hypermarchés de l’Hexagone. Il prépare une cuvée issue d’une sélection de ses meilleures parcelles. “Ce sera le premier grand cru marocain. Il est riche en cabernet et nous le testons en fûts de chêne depuis deux ans dans le but de le commercialiser d’ici à 2009 sur une base de 20 000 bouteilles“, explique-t-il.
Mais que viennent faire les hommes de Castel au pays des ryads? Le groupe y possède déjà 1500 hectares de vignes et a investi 30 millions d’euros pour faire sortir de terre une chaîne d’embouteillage aux standards européens (7000 bouteilles à l’heure) et un chais de vinification. “Il y a ici deux marchés très dynamiques: une forte demande à l’exportation et une demande intérieure soutenue“, explique Franck Crouzet, directeur marketing et communication.Malgré l’islam, la consommation locale est en forte hausse
Première surprise, les Marocains boivent beaucoup de vin: 45 millions de bouteilles par an, en progression de 7 % sur 2007. C’est considérable pour une population de 34 millions d’habitants alors qu’une large partie refuse encore cette boisson pour des motifs religieux. “Le vin est couramment consommé à la maison, il n’y a pas d’interdit absolu, la seule condition c’est d’être discret“, décrypte un des cadres des Celliers de Meknès (groupe Zniber). S’y ajoutent des vins de contrebande venus d’Espagne. Ils alimentent principalement le marché des petits vins. L’Europe, enfin, absorbe une part non négligeable de la production locale. Celle-ci fournit 2% de la consommation française, soit plus que tous les vins du Nouveau Monde réunis.
Avec le choix stratégique du Royaume d’aller vers un tourisme de masse - 10 millions de touristes d’ici à 2012 -, la consommation devrait continuer à croître comme en Tunisie. Là -bas, les touristes et expatriés engloutissent une cinquantaine de millions de bouteilles par an. Le vignoble d’Etat a été mis en concession. Premier acteur en Tunisie, Les Vignerons de Carthage visent 20 millions de bouteilles pour couvrir les besoins du marché intérieur et 2 millions pour l’exportation, “notamment vers la France“, précise Belgacem D’Khili, son directeur. Castel - encore lui - cultive 250 hectares de vigne sous l’appellation Coteaux de la Medjerda.
Maroc et Tunisie ne sont pas des exceptions. Tous les pays arabes se convertissent au vin. Un retour aux sources, puisqu’en réalité la vigne prospérait partout en Méditerranée voilà plusieurs millénaires. “Il y a un nouvel intérêt pour le vin dans ces pays, qui doit beaucoup à la croissance des échanges dans la région“, estime l’oenologue international Denis Dubourdieu. Lui-même est consultant pour un de ses anciens condisciples à la faculté de Montpellier, André Hadji-Thomas, un chrétien orthodoxe à l’origine d’un projet à capitaux coptes et libanais en Egypte: “Les jardins du Nil“. La production locale atteint 10 millions de bouteilles et a doublé pour répondre à la curiosité des touristes. Avec du moût (jus de raisin fermenté) acheté en Espagne ou en Sicile, la société d’André Hadji-Thomas vinifie une petite cuvée près d’Al Guna, en mer Rouge. Une oliveraie a aussi été transformée en vignoble près du Caire. Le petit verdot (autre cépage bordelais) y donne d’excellents résultats.
La croissance des échanges a dopé le marché du vin
Le phénomène se reproduit dans toute la zone. Selon un calcul effectué par l’AFP, 80000 hectares de vigne sont aujourd’hui consacrés au vin dans sept pays arabes: Maroc, Tunisie, Algérie, Egypte, Liban, Jordanie et Syrie. Ce parc produit 1,3 million d’hectolitres, l’équivalent de 150 millions de bouteilles, soit la production de la Bourgogne. Des concurrents redoutables pour un grand pays déjà producteur, la Turquie. Ainsi que pour l’Etat d’Israël, déjà connu pour ses cuvées amples et généreuses (250 caves, 60 millions de cols produits).
Difficile, toutefois, d’évacuer les questions religieuses et géopolitiques. Les entrepreneurs chrétiens sont souvent seuls à l’origine de ces projets. En Jordanie, deux compagnies de cette confession produisent du vin qui est exporté en Irak et, discrètement, dans les monarchies arabes du Golfe. Au Liban, les projets s’accélèrent: “Nous sommes désormais une vingtaine de producteurs“, explique Sandro Saadé, dont la célèbre famille s’est lancée dans le vin avec le domaine de Marca dans la vallée de la Bekaa, et en Syrie (voir ci-dessous). Au pays des Cèdres, les leaders s’appellent Kefraya, Ksara ou Musar. Ils commencent à être reconnus dans les concours internationaux.
En Algérie, le grand vignoble, autrefois numéro quatre mondial, reste moribond. Le groupe Castel a été approché pour le relancer. Mais les groupes islamistes armés restent trop menaçants. Ce n’est pas le cas ailleurs dans le monde arabe. Ni les Frères musulmans ni les organisations islamistes maghrébines ne sont parvenus à faire interdire la consommation de vin. Le fisc, en revanche, ne badine pas partout. Ainsi, en Turquie, il faut acquitter 8,7 ¤ de taxes contre 1 à 3 ¤ en Europe - hors TVA - pour s’offrir du vin de table. Plus que le thé ou la vodka, le vin s’impose bel et bien comme la boisson de la mondialisation.Les Saadé de la mer à la vigneDans quelques mois le rève de Johnny Saadé de viendra tangible. Il prendra la forme d’une bouteille de vin appelée BRGYLUS. L’homme ds’affaire Libano-Syrien est davantage connu en France pour le conflit qui l’oppose depuis des lustres à son frçre Jacques, le roi du transport maritime, aux commandes de CMA CGM. Avec Bargylus, Johnny et ses fils Karim 34 ans et Sandro 31 ans, comptent revenir sur la scène internationale. Leur première cuvée sera mise en vente en Syrie et au Liban, mais aussi en Amérique, en Angleterre, en Asie, et bien entendu en France. Chaque bouteille de ce premier vin… syrien coutera entre 20 et 30 €. Installé à Beyrouth, Johnny Saadé avait d’abord pensé s’offrir un château à Bordeaux avant de se lancer dans le pari fou de ” faire du vin ” sur la terre de ses ancêtres. Une gageure. Exproprié dans les années soixante, au moment des grandes nationalisations syriennes, la famille Saadé a penné à constituer son vignoble. ” Nous avons du racheter une multitude de petites parcelle set l’autorisation de produire du vin est remontée jusqu’en Conseil des Ministres “, raconte Sandro Saadé.Leurs vignes sont plantées à 900 mètres d’altitude sur le Mont Bargylus (aujourd’hui appelé Jebel Al-Ansariyé), au nord-ouest du pays. A l’endroit même ou étaient produits les « vins de Damas ” dont parlaient les philosophes au temps de la Bible. ” Avec un kilo de raisin par pied, nous avons obtenu une cuvée haut de gamme, c’est le bon moment car le gout pour le vin gagne la région devant toutes les autres boissons “, se félicite Sandro Saadé. Cherchant à profiter de la mondialisation, les deux frères ont planté leur merlot, syrah et cabernet-sauvignon en 2003.Leur vinification a eu lieu en 2006. Pour mettre toutes les chances de leur coté, ils ont fait appel au consultant international Stéphane Derenoncourt, un wine maker travaillant aussi bien pour des viticulteurs bordelais que pour des stars comme Francis Ford Coppola. Résultat un premier essai d’une intensité honnête et d’une richesse typique de la région. Les frères Saadé vinifient aussi un Bargylus blanc à partir de sauvignon et de chardonnay. Selon Derenoncourt, la qualité des sols de cette montagne prouve qu’on peut faire du vin comme au bon vieux temps de l’Antiquité.