Les avocats de seize paysans poursuivis le 6 juin devant la cour d’appel de Montpellier réclament leur relaxe car l’état de nécessité fondait leurs actions syndicales. Mais l’avocat général ne veut y voir que de la délinquance, requerrant jusqu’à huit mois de prison contre Jean-Emile Sanchez.
Prenez une action syndicale pour empêcher la diffusion d’un produit reconnu très toxique et tueur d’abeilles et une autre pour protester contre la baisse continue du prix du lait payé aux éleveurs. Ajoutez les propos de Jean-Emile Sanchez, porte-parole national du syndicat, interpellant la firme concernée par cette dernière action. Puis faites un procès.
« Mélanger les deux affaires, c’est vouloir dire que les militants de la Confédération paysanne sont des délinquants qui passent leurs jours et leurs nuits à préparer des actions déconnectées de toute réalité sociale », analyse Marie-Christine Etelin, l’une des trois avocats des seize paysans poursuivis (1).
De fait, Michel Legrand, l’avocat général, ne nie pas cette interprétation de la part du parquet : « On ne peut tolérer cette façon d’agir », ajoutant : « Ce n’est pas parce qu’on ne peut pas réunir trois millions de personnes dans une manifestation qu’il faut faire systématiquement du terrorisme intellectuel ! ».
Ce 6 juin 2006, la cour d’appel de Montpellier juge les seize prévenus car le parquet général et la firme laitière estiment que les sanctions prononcées en septembre dernier par le tribunal correctionnel de Rodez ne sont pas assez fortes (2).
Régent tueur
Le 5 avril 2004, une cinquantaine de militants de la Confédération paysanne pénètre dans les locaux de la RAGT, à Calmont, au sud de Rodez. Ils y prennent une quarantaine de sacs de semences de maïs enrobées avec du Régent qu’ils déposent, moitié devant le commissariat de police de Rodez, moitié devant la préfecture.
Ils interpellent ainsi les pouvoirs publics sur une décision aberrante du ministre de l’Agriculture de l’époque, Hervé Gaymard. Celui-ci vient de suspendre la commercialisation du Régent car l’insecticide systémique s’avère très toxique, en particulier pour les abeilles, mais il autorise l’écoulement des stocks.
Le fipronil, principe actif du Régent, est un neurotoxique : l’abeille a des comportements étranges ; elle ne butine quasiment plus et la production de miel chute de 30 à 50% par rapport à la normale.
Une action de la Confédération paysanne, le 26 février 2004 à la Direction générale de l’alimentation du ministère de l’Agriculture, à Paris, permet de trouver fortuitement un document par lequel les services du ministère préconisent l’écoulement des stocks comme solution moins onéreuse que la destruction, eu égard à d’éventuelles indemnisations de victimes.
Les études de toxicité se poursuivent : Jean-Marc Bonmatin, chercheur au CNRS et témoin de la défense, fait part à la cour des soupçons de plus en plus forts quant à la dangerosité du lait des vaches nourries au maïs dont les semences ont été enrobées de Régent TS. Les jeunes enfants, de corpulences bien moindres que les adultes et consommant beaucoup de lait, sont les premiers concernés. Qu’importe : c’est la RAGT qui porte plainte pour vol contre les paysans ayant mené l’action dans ses locaux. Trois sont ici poursuivis. « Il y avait urgence, rappelle l’apiculteur Joël Blanc, ça faisait des années, depuis 1998, qu’on perdait des ruches ».
Et Pascal Cavaillé, son confrère, d’avouer qu’au constat régulier de 50 % de perte dans ses ruches proches de champs de tournesol, il lui est arrivé « de tomber à genoux et de pleurer comme un imbécile ». Alors, écouler les stocks de Régent, sachant tout cela : « Je suis désolé, mais pour moi c’est du vandalisme », conclut Pascal Cavaillé.
Lactalis voleur
Le 17 novembre 2004, une centaine de paysans confédérés se rend à Valmont, en Aveyron, sur le site de production de la Société fromagère de Rodez, filiale du groupe Lactalis.
Ils y prélèvent 1190 litres de lait en briques et 190 kilos de fromage de marque « Rondelé » qu’ils distribuent à la population précarisée d’une cité de la préfecture aveyronnaise. La valeur du prélèvement est estimé à 2027 euros par la firme, qui porte plainte pour vol.
Lactalis est le premier industriel laitier français, collectant 20% du lait produit, soit 4,2 milliards de litres dont un milliard est vendu en lait de consommation courante. Les industriels, au nom de leur sacro-saint marché mondial, même si celui-ci ne concerne que moins de 10% des produits laitiers français, imposent depuis quelques années une baisse continue du prix payé au producteur.
Une interprofession laitière, financée par tous les éleveurs, négocie l’évolution du prix du lait, mais la Confédération paysanne en est rigoureusement tenue à l’écart.
De 2001 à 2006, le prix moyen en France est passé de 310 à 260 euros pour mille litres. Malgré l’aide laitière directe (ADL) mise en place par la nouvelle Pac, le préjudice subi par les éleveurs est d’environ 14 euros par mille litres. Soit une perte de revenu d’environ 3000 euros pour un élevage produisant 220 000 litres par an, moyenne française. Bien moins que la valeur des produits prélevés chez Lactalis en 2004 !
Mais le voleur offusqué pousse le bouchon plus loin. En novembre 2005, la firme est condamnée pour fraude. Besnier, devenu Lactalis en 1999, produit puis vend de janvier 1997 à mars 1998 près de 700 millions de litres de lait falsifié. La fraude consiste à introduire du petit lait (perméat), résidu peu valorisable de la production fromagère, dans le lait collecté. L’avantage est double : on vend plus de volumes en lait de consommation courante et on fait baisser le taux de matière protéique, ce qui permet de moins bien payer le producteur.
Qu’on se rassure : le PDG de Besnier n’a été condamné qu’à six mois de prison avec sursis. On est loin de la sanction réclamée contre le porte-parole syndical qui, dans le rapport de force nécessaire pour faire valoir les droits des paysans dans ce type de conflit, a demandé à Lactalis de retirer la plainte déposée pour vol suite à l’action de novembre 2004, envisageant en cas de refus des actions de blocage d’usines. « Inacceptable » pour l’avocat général qui n’hésite pas dans un réquisitoire plus politique que judiciaire, à assimiler la Confédération paysanne à un mouvement bolchévique dans sa revendication de régulation des prix en fonction des coûts de production : « On a connu des Etats où l’agriculture était réglementée. Ils arrivaient à nourrir leurs dirigeants mais pas la population. »
Si l’homme fait peine à entendre quand il réclame une peine de huit mois de prison contre un syndicaliste (3), tout le monde espère à la sortie de l’audience que la cour ne sera pas en peine de prononcer la relaxe pour les seize prévenus. « Si vous décidez d’envoyer en prison un responsable syndical qui, lors d’une action de défense des paysans, a menacé dans un micro une firme laitière de bloquer les accès à ses usines, il va falloir l’écrire ! », résume l’avocat François Roux. La cour rendra son arrêt le 18 juillet.
Benoît Ducasse. Article à paraître dans Campagnes solidaires, n° 209, juillet-août 2006.
(1) Jean-Emile Sanchez, paysan aveyronnais et porte-parole national au moment des faits, Sébastien Persec, alors porte-parole départemental, et douze autres paysans et deux sympathisants de l’Aveyron : Alain Bernié, Régis Bessou, Jérôme Canredon, Pascal Cavaillé, Henri Dardé, Yves Faucher, Casimir Kérébel, Louis Langlois, Laurent Lemouzy, Gérard Sabatier, Francis Sabrié, Joël Blanc, Vincent Savy et Alain Soulié.
(2) Jean-Emile Sanchez a été condamné en première instance à verser en tout 1500 € d’amende ; les autres prévenus ont été condamnés à des amendes de 500 à 1000 €, dont certaines avec sursis ; la citation de Lactalis contre la Confédération paysanne n’a abouti qu’à une condamnation symbolique de deux fois 1 euro de dommages et intérêts.
(3) Pour chaque prévenu, et pour les deux actions syndicales concernées, il requiert également trois mois de prison avec sursis et mille euros d’amende.
12 juin 2006